"Ennio" de Giuseppe Tornatore : un documentaire essentiel !

28 juillet 2022 à 20h45

Avec "Ennio", Giuseppe Tornatore sublime Ennio Morricone et réalise un documentaire essentiel sur sa vie et sa musique !

Par Patrick Saffar

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Crédits photos : Ennio Morricone © Piano B Produzioni

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Crédits photos : Ennio Morricone, Giuseppe Tornatore © Piano B Produzioni

Réalisateur connu en France essentiellement pour le multi primé Cinema Paradiso (1988), Giuseppe Tornatore aura du moins mérité d’être mieux apprécié de nous grâce au remarquable documentaire qu’il consacre ici à une figure légendaire de la musique de films, à savoir Ennio Morricone (disparu en 2020, même si le film n’y fait jamais allusion). Le cinéaste italien et le maestro ayant d’ailleurs collaboré sur la plupart des films du premier pendant une période de 25 ans, il en est résulté une amitié entre les deux hommes, qui n’a pas été pour rien dans l’accord par Morricone de confier à Tornatore la réalisation d’un film qui lui serait consacré.

Il s’en est suivi un travail de préparation de cinq ans, dont le montage (perturbé par la pandémie) fait alterner tout au long (156 min.) d’Ennio des explications à la fois savantes et limpides, alliées à des anecdotes souvent savoureuses, du compositeur, ainsi que des témoignages, parfois un peu frustrants dans leur brièveté, de figures ayant ou non collaboré avec Morricone (Tarantino, Eastwood, Bertolucci, les frères Taviani, John Williams, Hans Zimmer … jusqu’à la voix de l’invisible Malick !). A cet égard, Tornatore a tenu à insérer, en lieu et place des traditionnelles "photos", un certain nombre d’extraits de films mis en musique par Morricone, ce dont on ne saurait que le féliciter.

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Crédits photos : Ennio Morricone, Giuseppe Tornatore © Piano B Produzioni

Par ailleurs, les multiples images d’archives permettent de revenir sur les années d’enfance et sur les années de formation, qui paraissent particulièrement cruciales dans l’élaboration de la personnalité du compositeur, notamment dans le rapport -compliqué- au père trompettiste qui, à Ennio, désireux de devenir médecin, finit par "imposer" la carrière de musicien ! Nourri de Palestrina et Monteverdi, le jeune Morricone semble s’être vu révéler sa vocation de compositeur en contemplant Igor Stravinski à la tête de l’orchestre qui interprétait sa Symphonie des psaumes : on pourrait imaginer pire inspiration… Certains intervenants insistent d’ailleurs sur l’aspect "spirituel" des compositions du Maître.

C’est dire qu’Ennio nous fait découvrir un musicien à la fois "populaire" (l’arrangeur talentueux de chansons lors de son passage à la RCA) et "savant", passionné de musique expérimentale, voire de musique concrète. Tornatore va lui-même jusqu’à affirmer qu’il existe une sorte de jeu de vases communicants entre ces deux veines de son inspiration, entre la "simplicité" de sa musique extra-cinématographique et la "complexité" de sa musique de films.

Le documentaire insiste à juste titre sur le travail de Sergio Leone avec son musicien de prédilection (même s’il omet la belle partition écrite pour Il était une fois la révolution, 1971) en rappelant l’aspect à la fois novateur et "évident" de certaines inventions telles que le cri du coyote (Le Bon, la brute et le truand, 1966) ou l’harmonica (Il était une fois dans l’Ouest, 1968). Avec émotion, Bertolucci constate que ces musiques font partie de notre mémoire collective. A mesure que se déroule Ennio, c’est d’ailleurs l’émotion qui envahit plus d’une fois les images et les témoignages qui se révèlent à nous, à commencer de la part de ce joueur d’échecs réputé austère qu’était Morricone. Si on le découvre émotif, à l’évocation de multiples humiliations subies (l’Oscar qui lui échappe pour The Mission, Roland Joffé, 1986), on le devine également douloureux, comme lorsqu’il lui arrive de peiner à trouver la musique adéquate au film.

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Crédits photos : Ennio Morricone © Piano B Produzioni

A qui voudrait connaître le secret d’Ennio Morricone, le documentaire de Tornatore n’apporte pas de réponse toute faite. On relèvera simplement, parfois dans les propos mêmes du compositeur, cette allusion à un "complexe d’infériorité" (être obligé de jouer de la trompette pour nourrir sa famille…), et même à une "honte", celle, chez l’ancien disciple du rigoriste Goffredo Petrassi, d’écrire de la musique de films. Jusqu’à ce que vienne une sérénité apparemment conquise de haute lutte lorsque Morricone finit par s’accepter dans la dignité de "simple" compositeur de cinéma.

Si on peut regretter le déluge de louanges qui, vers la fin d’Ennio, envahit le film, on doit reconnaître qu’il correspond justement à la période tardive où Morricone, à l’égal d’une pop star, se voit "récupéré" (cf. le témoignage de Bruce Springsteen) par les interprètes les plus divers, du (de la) chanteur(se) de variétés au groupe de rock. Le phénomène ne vient que confirmer ce que le spectateur devine au fur et à mesure du documentaire de Tornatore, à savoir l’ouverture d’esprit du compositeur (croyant, il n’hésite pas à écrire pour un film ouvertement athée, tel que Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio, 1965), soit, dit autrement, la musique avant toutes choses !

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Crédits photos : Ennio Morricone, Quincy Jones © Piano B Produzioni

Filmographie de Giuseppe Tornatore

2022 - Ennio
2015 - La Correspondance (La Corrispondenza)
2014 - The Best offer
2010 - Baaria
2006 - L'inconnue
2001 - Malena
2000 - La Légende du pianiste sur l’océan (La Leggenda Del Pianista sull'oceano)
1995 - Marchand de rêves
1994 - Une pure formalité
1991 - Le Dimanche de préférence
1990 - Ils vont tous bien !
1988 - Cinema Paradiso
1986 - Le Maître de la camorra

Ennio (The Glance Of Music, Ennio El Maestro) (2021). Réalisation, Scénario : Giuseppe Tornatore. Musique : Ennio Morricone. Image : Fabio Zamarion et Giancarlo Leggeri. Montage : Massimo Quaglia, Annalisa Schillaci. Son : Gilberto Martinelli, Fabio Venturi. Production : Piano B Productions. Producteurs : Gianni Russo, Gabriele Costa. Coproducteur : Potemkino (Belgique), Terras (Belgique), Gaga (Japon). Distribution France : Le Pacte. Ventes Internationales : Block 2 Distribution. En collaboration avec TIMVISION. Liste non exhaustive des intervenants : Ennio Morricone, Dario Argento, Joan Baez, Marco Bellocchio, Bernardo Bertolucci, John Boorman, Caterina Caselli, Brian De Palma, Clint Eastwood, Roland Joffè, Quincy Jones, Wong Kar-wai, Barry Levinson, Sergio Leone, Terrence Malick, Elio Petri, Gillo Pontecorvo, Bruce Springsteen, Oliver Stone, Quentin Tarantino, Paolo Taviani, Vittorio Taviani, Giuseppe Tornatore, John Williams, Hans Zimmer, Valerio Zurlini, Zucchero Fornaciari.

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